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Et si on soignait le travail ?

Jean-François Naton préside l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles, il est également vice-président de la commission Accidents du Travail Maladies Professionnelles (AT/MP) au sein de la Caisse Nationale de l’Assurance Maladie des Travailleurs Salariés (CNAMTS).

Pour Le Hub Santé, il explique comment de réelles politiques de santé et de prévention en entreprise permettraient à notre système de santé, et de protection sociale, de devenir pérenne et performant. Et il réaffirme sa conviction que le travail est avant tout un élément de bien-être, d’épanouissement et de mise en santé.

Dans ce contexte de déficit structurel de notre système de santé, vous vous démarquez de ceux qui prônent soit une réduction des dépenses, soit une augmentation des recettes, en affirmant que notre système de santé n’a pas besoin d’être seulement mieux financé, mais d’être réinventé ?

J’en suis convaincu. Il suffit pour cela de repartir des valeurs fondatrices de la Sécurité sociale, mais aussi de celles du mouvement mutualiste et des institutions de prévoyance. Tous se sont construits dans leur singularité, sur une idée de partage, de démocratie, de dialogue et bien sûr, de solidarité. Donner en fonction de ses moyens pour recevoir en fonction de ses besoins : notre histoire est fondée sur ce principe vieux de 70 ans : « La Sécu » ! C’est elle qui a permis à notre pays de se relever de temps douloureux, de se reconstruire et de développer un système de soins et de santé qui a été exemplaire jusque dans les années 1980.

Mais au fil du temps, intense paradoxe, avec le développement de la Sécurité sociale et la généralisation de l’accès aux soins, les politiques de santé ont cessé d’être organisées autour d’une démarche de prévention. Comme les soins bénéficiaient de remboursements, l’approche curative a pris le pas sur les politiques de prévention qui étaient au cœur du système lors de sa mise en place en 1945.

Pourtant — et on l’oublie trop souvent — au départ, la Sécurité sociale était d’abord une mise en sécurité sociale des travailleurs et de leurs familles : elle agissait sur les conditions de travail à travers la mise en place d’une approche globale santé avec, au cœur, le travail. Il suffit de relire l’exposé des motifs de la loi de 1946 sur les AT/MP pour s’en convaincre.

Vous semblez dire que depuis les années 80, notre système de santé ne fait plus partie des meilleurs systèmes au monde ?

Notre système de soins reste dans l’excellence, certes, mais au prix d’un surinvestissement des professionnels de santé, aujourd’hui proches de l’épuisement généralisé, ce qui est au cœur de la crise. Mais je suis plus dubitatif quant à notre système de santé. La France reste dans une performance médicale où les dispositifs, les thérapeutiques, l’engagement des équipes sont de tout premier niveau, mais en même temps, on assiste à une accentuation des inégalités.

Des inégalités d’accès à cette médecine de pointe et des inégalités en termes d’espérance de vie en fonction de la catégorie sociale à laquelle on appartient. D’après l’INSEE, les hommes cadres vivent en moyenne 6,3 années de plus que les hommes ouvriers et le principe de la double peine fait des ravages : plus d’années d’incapacité au sien d’une vie plus courte. Cela nous impose de réfléchir et nous prouve qu’il faut repenser le système dans sa globalité.

Pour vous, le système de santé a atteint ses limites de performance, de qualité et d’acceptabilité sociale, c’est cela ?

Je suis conscient que cela fait débat, mais pour moi, nous avons surtout dépassé les limites du coût du mal travail. Si vous compilez toutes les dépenses englouties dans les politiques, évidemment nécessaires, de réparation du mal travail (tels que les accidents, les maladies professionnelles, les arrêts de travail, l’absentéisme, les troubles musculo squelettique et la prise en charge des risques psycho-sociaux, même s’ils ne sont pas aujourd’hui imputés sur la branche « AT/MP »), ce sont des milliards d’euros qui sont engloutis pour réparer ce qui pourrait être évité par des politiques de prévention, d’éducation et de promotion du travail et de la santé. Il est urgent de se poser cette question : au lieu de casser l’humain sur l’autel du rendement et de tenter de réparer les dégâts ensuite, pourquoi ne pas renverser la situation en soignant le travail ?

Pourquoi dites-vous que cela fait débat ?

Parce que si le constat est le même pour tous, nous ne sommes pas tous d’accord sur la manière de résoudre le problème. Au sein de la CGT, par exemple, vous avez des militants et militantes qui préconisent l’ajout de recettes supplémentaires pour combler le déficit. Une part importante du mouvement syndical et politique défend cette thèse de toujours plus d’argent pour pouvoir financer une dépense toujours croissante.

D’autres, les libéraux cette fois, défendent la position d’une baisse des recettes accompagnée d’une désocialisation de la dépense. Autrement dit : chacun devrait se débrouiller avec un reste à charge de plus en plus important et des assurances privées.

Face à ces deux logiques économiques qui s’opposent, j’ai la conviction qu’une troisième voie existe : elle consisterait, certes, à réformer le financement par des recettes nouvelles pour répondre aux grands défis de la perte d’autonomie, par exemple ; mais surtout, en priorité absolue, elle affecterait les dépenses autrement et notamment, à de réelles politiques de prévention pour enfin s’attaquer aux causes.

Et selon vous, est-ce que la généralisation d’une complémentaire santé à tous les salariés avec l’ANI, pourrait justement remplir le rôle du « chaînon manquant » de la prévention en entreprise ?

Bien sûr ! Donner à toutes et à tous le droit de tous est toujours une avancée sociale. Et d’ailleurs, tout ce débat actuel sur le déploiement de politiques de santé en entreprise nous ramène aux origines des mutuelles ouvrières qui ont été mises en place au départ par la CGT dans les années 60. Et la raison pour laquelle la CGT avait lancé l’idée de cette mutualité différente, c’était justement pour faire de la prévention en entreprise au côté des syndicats et des employeurs.

A l’époque, déjà, la logique n’était pas de nier que le travail peut être un élément de souffrance, d’accidents et de maladies, mais de réaffirmer que le travail est en priorité l’un des déterminants du bien-être, de l’épanouissement et je le crois, de l’émancipation. L’ANI peut nous permettre de réaffirmer cette dynamique de santé au et par le travail, pour le bien-être des travailleurs et des entreprises.

Et selon vous, quel est le maillage le plus pertinent pour créer des grilles de prévention en entreprise ? Le secteur, la branche, l’entreprise elle-même ?

Il faut d’abord dessiner un cadre qui fixe des priorités : des objectifs resserrés qu’on souhaite vraiment atteindre. Je ne supporte plus les catalogues qui recensent cinquante actions alors qu’on sait dès le départ qu’on en mettra à peine cinq en place ! Le plan doit donc d’abord être réfléchi au niveau national en intégrant les dynamiques des branches professionnelles. C’est la stratégie du Plan Santé au Travail N°3, mais aussi de la Commission Accidents du Travail Maladies Professionnelles avec ses Comités Techniques Nationaux.

Ensuite, la mise en œuvre doit être faite sur-mesure, entreprise par entreprise, poste par poste, au plus près du réel des situations, car on sait bien que le travail n’est jamais le même. Cela n’aurait aucun sens de mettre en place les mêmes dispositifs de prévention dans un centre d’appel, sur un chantier de BTP ou dans une entreprise de la métallurgie.

Mais on parle souvent de l’ANI comme d’une obligation de panier de soins minimum. Selon vous, est-ce qu’il existe un risque de nivellement par le bas ?

Se contenter de donner une couverture minimale ne servirait évidemment à rien. Il faut voir l’ANI comme un projet global qui élargit la couverture santé à tous les salariés et qui peut permette de mettre en œuvre de véritables dispositifs de prévention des risques liés aux situations de travail. Mais pas uniquement : la réflexion doit aussi porter sur ce que les experts nomment « l’hygiène de vie » : le sommeil et l’alimentation, par exemple, et sur tout ce qui concourt à améliorer l’univers et la dynamique positive de travail. Ce pourquoi j’évoque prévention et éducation ! Je suis intimement persuadé que les institutions de prévoyance et les mutuelles qui s’engageront sur ce terrain-là, seront plébiscitées à court et à moyen terme.

Prenez par exemple la situation des personnes souffrant de maladies chroniques invalidantes comme le diabète et l’obésité, ou de maladies professionnelles et accidents du travail : la logique reste trop souvent l’attribution d’une pension, l’inaptitude et la mise en invalidité. Mais cela conduit à la désinsertion professionnelle dont on sait que c’est très souvent le point de départ d’une exclusion de la vie sociale toute entière.

Aujourd’hui, un tout autre processus doit s’engager : il vise à conduire les entreprises à adapter le travail à l’homme et on en mesurera spontanément les effets positifs sur la socialisation, la santé physique et psychique de ces personnes, et sur leur bien-être. Cela nous prouve qu’il faut savoir oser penser en dehors des cadres et les renverser.

Avez-vous déjà avancé de votre côté, au sein de la CGT, sur la faisabilité pratique de politiques de prévention, d’éducation, de promotion de la santé en entreprise ?

Tous nos écrits sur le sujet, qui sont d’ailleurs repris dans notre ouvrage collectif « Pour quoi travaillons-nous ? » établissent que le travail est un déterminant de santé. Et c’est pour cette raison qu’il doit être remis au cœur de notre réflexion : en changeant notre manière de travailler, nous ferons baisser les risques et par conséquent, le coût de leur prise en charge.

Si dans une entreprise, ce sont les troubles musculo-squelettiques qui dominent, la question est de savoir quel dispositif on peut mettre en œuvre dans l’entreprise, porté par un dialogue social positif sur la qualité du travail, afin d’améliorer et transformer les situations de travail de sorte à minimiser ces risques.

Mais il faut aussi se poser la question du travailler ensemble, de comment ouvrir des collaborations  avec la Sécurité sociale et son service de prévention, aux cotés et avec l’ensemble de celles et ceux qui se mobilisent pour le monde du travail. Il est temps de ne plus agir en parallèle. C’est le grand défi auquel nous faisons face : trouver comment mutualiser les moyens et les compétences pour être le plus efficace au profit des travailleurs et donc, au service de l’entreprise ? Et personnellement, je suis convaincu que c’est possible.

L’une des clés de la prévention, c’est la connaissance des risques réels et encourus. Et pour cela, il faut avoir accès à des données de santé notamment. Quelle est votre position sur ce sujet ?  

Des marges d’action existent et elles reposent sur un partage de données détenues par la Sécurité Sociale. Il s’avère qu’à la CNAMTS (la Caisse Nationale d’Assurance Maladie des Travailleurs Salariés), le système statistique des arrêts de travail permet, par exemple, de repérer les lieux où ils sont les plus fréquents.

Ainsi, la liste des 8 000 entreprises les plus anxiogènes en terme troubles musculo-squelettiques a pu être établie. Non pas pour porter une accusation, une mise à l’index stérile de ces sociétés, mais bien pour mettre en évidence des situations atypiques. A partir de cette connaissance, des initiatives expérimentales ont été lancées pour traiter le problème à la racine en portant au cœur de l’entreprise, et en lien avec tous les acteurs, le débat sur la nécessité de connaître et reconnaître ces situations de travail pour les transformer. En l’espèce, l’accès aux données de santé a été déterminant.

L’explosion des indemnités journalières doit toujours être considérée comme le signe possible d’un mal travail et la logique voudrait que le système, dans son ensemble, ne se contente plus de payer pour réparer. On se rend bien compte que pour s’engager dans une démarche active visant à tarir les sources du mal travail chronique, l’urgence absolue est d’organiser l’échange d’information et la coordination de l’action.

Les équipes de la Sécurité sociale doivent travailler en partenariat avec les acteurs de la santé au travail et de mon point de vue, cela inclut bien évidemment des acteurs comme Malakoff Médéric qui doivent pouvoir être mis dans la boucle de l’action.

Sur ce sujet, il est intéressant de se replonger dans le « Plan Santé et Travail N°3 » qui a été rédigé par l’ensemble des partenaires sociaux — c’est-à-dire les cinq confédérations syndicales de travailleurs et les organisations patronales— et qui cite expressément « les complémentaires comme un acteur potentiel de l’action »…

Et pour moi, il est en effet évident que les complémentaires peuvent et doivent jouer un rôle actif dans le déploiement des politiques de prévention et de changement des situations de travail en entreprise, aux côtés d’autres acteurs. Notamment dans les TPE et les PME.

La situation des TPE et PME est assez particulière car, contrairement aux grandes entreprises, la plupart n’avait pas de couverture santé collective pour leurs salariés. Comment la CGT envisage-t-elle de les accompagner sur ce chantier où tout est à construire ?

C’est un défi car l’avenir du syndicalisme passe par l’avenir du travail et l’avenir du travail passe par une démarche santé de prévention… Tout est inclus dans cette spirale positive. Alors que la crise actuelle, qui est une crise du travail, nous entraîne dans une spirale négative d’inflation financière concentrée uniquement sur la réparation, de désespérance et le mal-être.

Je suis de l’école de ceux qui pensent que le travail fait monde. Le travail fait la vie. Donc, si le travail est dégradé, il ne faut pas s’étonner qu’individuellement et collectivement, nous soyons en situation de grande souffrance. L’urgence est donc bien de s’attaquer au chantier travail.

Si le syndicalisme en général, et la CGT en particulier, ne sont pas au rendez-vous de ce moment historique, le syndicalisme est voué à disparaître. Les organisations syndicales n’ont pas d’utilité si elles ne sont pas en mesure de participer, avec d’autres, à cette dynamique de transformation du travail comme déterminant de santé. Et inversement.

A combien estimez-vous les économies qui pourraient être réalisées grâce à de réelles politiques de santé au travail ?

A quatre points de PIB et ce chiffre n’est pas de moi, ni même de la CGT. Il a été avancé par Xavier Bertrand en 2007 lors d’une conférence sur l’amélioration des conditions de travail. Pour l’occasion, la DARES (direction de l’animation, de la recherche, des études et des statistiques) avait piloté une étude qui avait révélé l’ampleur du mal travail et de ses conséquences. Ce document reste pour moi un élément déclencheur du nécessaire renversement de notre démarche revendicative pour tendre à cette dynamique Travail/Santé. En additionnant l’ensemble des coûts du mal travail, cela représente plusieurs dizaines de milliards d’euros de potentiel d’économie : l’enjeu est de taille !

Bien évidemment, lorsqu’on regarde les choses avec cette perspective, cela change tout ! Il n’est plus question de ne parler que de nouvelles recettes, ni de réduire la couverture santé, tant le potentiel de redéploiement financier est grand. Et pour peu qu’on parvienne à tarir les situations de risque grâce à des politiques de prévention efficaces, notre vision de la santé prendrait une dimension durable pour les générations futures. Ce que beaucoup nomment : « politique de développement humain durable » !

Parce qu’un actif en bonne santé, c’est ensuite un retraité en meilleure forme…

Exactement. Lors de son Congrès de 2010 à La Rochelle, les retraités CGT ont ouvert leurs travaux par un colloque : « Bien travailler pour bien vieillir ». Un slogan, je le note, repris en son temps par Malakoff Médéric sur les ondes nationales ! Et nous avions démontré qu’une politique de santé et de bien-être au travail était, de fait, aussi une politique du bien vieillir. Il n’est pas possible de bien vieillir sans avoir préalablement travaillé dans une dynamique d’épanouissement.

Nous devons donc changer de paradigme, changer de conception et d’organisation : les politiques de prévention et d’épanouissement doivent être pensées dès l’entrée dans le monde du travail afin d’augmenter le potentiel d’espérance de vie en bonne santé. Voici les fondamentaux de notre nouvelle manière de penser et ils doivent être débattus par tous les acteurs concernés. Nous devons avoir des stratégies communes et des objectifs partagés. Et les complémentaires santés, comme les acteurs de la prévoyance, ont un rôle décisif à jouer dans ce défi.

Et vous qui êtes à l’écoute du monde du travail, et en contact avec toutes les sphères de la société, vous sentez un élan ?

Il y a une prise de conscience, mais pas encore d’élan suffisant car la mobilisation des acteurs est freinée par l’inertie politique, par ce gouvernement et par une partie du patronat. Malheureusement, ces champs-là ne comprennent pas ce qui se joue en ce moment au travail dans les entreprises, et il sacrifie le travail au nom de la bataille de l’emploi et de la réduction des coûts. Ce n’est pas raisonnable. C’est même une faute, car réduire le travail à une charge ou un coût, c’est abandonner le monde du travail. Après, on ne peut pas pleurer devant les taux d’abstention et la montée des extrémismes et de la démagogie !

Mais avez-vous le sentiment d’être entendu lorsque, avec d’autres, vous proposez de penser en dehors des cadres ? Ce n’est d’ailleurs pas forcément le discours dominant, y compris au sein de la CGT…

C’est vrai. C’est un combat à la CGT comme partout ailleurs, y compris chez les payeurs de la santé : la dynamique de Malakoff Médéric n’est pas celle de l’ensemble des institutions de prévoyance.

Le débat est aussi d’ordre philosophique : il porte sur l’appréhension du déterminant travail, de la place et du rôle de « l’homme producteur ».

Au sein de la CGT, par exemple, il y a une partie des dirigeants et des militants qui ne partagent pas cette vision de rupture. Pour eux, améliorer les situations de travail, c’est collaborer avec le patronat et si je schématise à outrance, cela revient à améliorer le système d’exploitation des travailleurs sans rien changer, si ce n’est son efficacité. Mais les mentalités évoluent et depuis sa création il y a 120 ans, la CGT s’est considérablement transformée pour tenir compte du monde tel qu’il est et non tel qu’on voudrait qu’il soit…

Si on revient sur notre histoire, le syndicalisme en France est né CGT et tous les autres syndicats arrivent à sa suite. Dans notre nom, la Confédération Générale du Travail, on voit bien que le travail est au centre de notre réflexion syndicale et de notre raison d’être. Le mot « confédération » s’explique parce que nous fédérons tous les métiers et les territoires. Et « générale » signifie que la CGT est appelée à embrasser l’ensemble du monde du travail, et pas seulement les salariés. Le travail a donc toujours été la clé de notre compréhension du monde en tant qu’élément déterminant d’émancipation, de liberté, de fraternité, de bien-être, du combat incessant pour le partage de la richesse créée par le travail et d’un développement respectueux de la nature et des Hommes. Et il est temps de remettre cette pensée au cœur de notre réflexion actuelle.

Après, bien sûr, le mouvement ouvrier et syndical a été pénétré par les théories révolutionnaires. Mais l’histoire de la CGT a également été nourrie par bien d’autres courants de pensée. D’ailleurs, j’ai récemment assisté à une conférence éblouissante à l’Université Catholique d’Angers où un théologien a fait la démonstration que le travail, c’est la communion entre Marx et Jésus : c’est la rencontre d’une conception du monde. Et bien la CGT, c’est aussi cela.

Que reste-t-il aujourd’hui de cet héritage dans votre mode de lecture des enjeux du travail ?

La puissance de la révolution bolchevique et de sa forme de communisme, qui n’a pas atteint que la CGT, nous ont révélé l’idée qu’on pourrait changer l’homme par le collectif. Et que pour changer la vie, il fallait une prise du pouvoir, quelle que soit sa forme, y compris par la dictature.

Mais aujourd’hui, nous avons renversé notre lecture des choses et nous sommes convaincus qu’il faut repartir de l’individu pour penser le collectif. Et tout le débat sur les risques psycho-sociaux, les risques organisationnels, accompagne et conforte cette dynamique de pensée car il nous permet de prendre conscience de l’unicité de l’être, de sa singularité.

Je reprends souvent une formule qui illustre cette idée : il faut partir du « je » pour aller au « nous ». Je + nous =  genou, une articulation ! Et ce que je revendique, c’est que le lien entre le « je » et le « nous », c’est le syndicalisme. C’est notre place dans la société et dans le monde du travail : le syndicalisme est l’un des éléments qui permet de passer de l’individu au collectif.

Vous dites que politiquement, les choses avancent peu. Et pourtant, l’ANI va être mis en place, il y a le texte sur la pénibilité. Ne considérez-vous pas ces mesures comme des avancées ?

 Mais la pénibilité, on ne l’a pas traitée dans une dynamique de prévention ! On a créé un compte pénibilité qui se contente de rajouter de la confusion et des strates de complexités. La pénibilité n’est malheureusement qu’une occasion ratée !

Le monde du travail se sent abandonné et il a raison. Des millions de personnes, ouvriers, employés, chômeurs, petites gens, cadres, ont le sentiment d’être abandonnés à leur sort de simplement gagner leur vie. Mais le travail, c’est bien plus que cela. Le travail ne se résume pas à gagner sa vie. Il sert à se construire. Et à se construire en santé.

Et à faire société, parce que notre protection sociale repose sur la solidarité. Mais la solidarité ne peut exister que dans un groupe qui fait société.

C’est exactement cela. Faire société, c’est accepter de partager une partie des richesses que l’on a créées soi-même. Bien sûr, on doit en conserver une part pour soi, mais on accepte d’en donner une partie à l’autre, à l’inconnu. Et rien n’est plus beau.

C’est ce message que nous devons reformuler : notre société ne doit pas mettre les gens en concurrence, elle doit fonctionner sur les valeurs fondatrices de la Sécurité sociale, de la prévoyance et de la mutualité, dans une logique de solidarité et de partage.

Et quand vous proposez de fusionner Sécurité sociale Santé et Sécurité sociale Professionnelle, qu’est-ce que cela signifie ?

Cela semblera sans doute totalement décalé ou utopique à certains, mais je suis convaincu que nous devrions repenser complètement la Sécurité sociale comme un plan complet de mise en sécurité dans une approche sociale, de santé et professionnelle de l’ensemble de la population.

Si on part de l’idée que la santé se construit tout au long d’une vie dans laquelle le travail est la clé, on en conclut logiquement qu’on ne naît pas en santé, mais on se construit en santé. Ce nouveau postulat de départ modifie tout à sa suite : notre approche des questions du vieillissement, du maintien dans l’emploi, des barrières d’âge. Il nous dégage du concept, intéressant mais restrictif, de l’OMS sur la santé physique, psychique et sociale. Et il nous rapproche de la pensée du philosophe Georges Canguilhem qui nous invite à considérer la santé comme un processus, une dynamique de construction / dégradation dans laquelle le travail est un déterminant.

Et lorsqu’il dit : « Je me porte bien dans la mesure où je suis capable de porter la responsabilité de mes actes, de porter des choses à l’existence et de créer entre les choses, des rapports qui n’existeraient pas sans moi », sa définition de la santé est toujours d’actualité et doit nous engager à vraiment changer. Oui au travail comme une « dynamique positive de construction en santé » et non comme un élément négatif qui rabaisse l’homme.

Il faudrait donc redéfinir le rôle de la Sécurité sociale, remettre en débat la place et le rôle des complémentaires et, défi supplémentaire, mettre en place une sécurité sociale professionnelle. L’objectif étant de donner à tous le droit d’avoir un parcours de vie professionnelle qui peut alterner du temps de salariat, du temps d’indépendant, du temps de formation, du temps pour soi…

In fine, le contrat de travail ne nous lierait plus à un employeur ou à une entreprise, ce serait un contrat de mise en sécurité sociale professionnelle au sortir de l’école jusqu’au temps de la retraite. Salaire et sécurité ne seraient plus connectés à l’occupation d’un emploi. Ce serait donc la fin du salariat. Et par extension, la fin du rapport de subordination.

De nombreux chercheurs se penchent sur cette idée : même le journal « L’Opinion », qu’on ne peut pas classer à gauche, a publié une tribune qui problématise la fin du salariat.

Si c’est l’avenir, comment être certain que cela n’entraîne pas encore plus de précarité ?

La précarité serait contrebalancée par la mise en sécurité sociale professionnelle. Il est là, le grand défi de ce nouveau rendez-vous du dépassement du capitalisme et de l’exploitation avec un nouveau temps de  partage. Et il y a aussi une nécessité de repenser la formation professionnelle tout au long de la vie, pour tous, et pas seulement pour les déjà plus formés, car les clés de la compréhension et du savoir doivent être partagées et données à toutes et tous.

L’une des crises de la France actuellement, c’est que le bonheur des uns se construit sur le malheur des autres. Mais on ne peut plus cumuler des droits pour les uns qui ne se complètent pas par des droits pour les autres, comme c’est le cas aujourd’hui, par exemple, avec la sous-traitance et les emplois précaires…

Il y a une accumulation de laissés-pour-compte à l’intérieur même du monde du travail. Des gens qui se lèvent tôt et se couchent tard, mais qui n’ont accès à rien parce qu’ils ne bénéficient pas de tout l’univers protégé issu des luttes sociales. Et ce monde-là, il est de plus en plus important.

Donc, quand je dis que le syndicalisme est appelé à disparaître s’il n’évolue pas, c’est aussi parce qu’actuellement, nous sommes surtout présents là où il y a du droit. Mais au regard des zones de non droit, on devient minoritaire.

Nous devons reconstruire notre société sur des outils comme la Sécurité Sociale, la mutualité et la prévoyance. Nous devons recréer des espaces de dialogue social et de démocratie. C’est toute cette chaîne-là qu’on souhaiterait mettre en débat pour recréer du lien et de la controverse.

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