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L’expertise de Danielle Rapoport

Danielle Rapoport est psychosociologue et analyste des modes de vie et de la consommation.

Quels sont les modes de vie et la consommation des jeunes retraités ?

Même si la transition vers la retraite implique une diminution de certaines dépenses, les seniors restent dynamiques dans leur consommation. Une étude du Credoc (2013) a montré que 57% des dépenses de santé? sont faites par des seniors, 49 % des dépenses de loisirs, 64 % des dépenses d’assurance, 53 % en alimentation. Les seniors recherchent une alimentation plus qualitative, ils fréquentent davantage les pharmacies ou les parapharmacies, prennent des compléments alimentaires – antidotes aux sources d’alarme du vieillissement -. L’équipement du foyer est important à ce moment de vie, moyennant des dépenses plus mesurées, sachant que pour la plupart les crédits d’achat du logement ont été remboursés. On aménage en décoration, tout ce qui pourra parfaire l’intérieur dans lequel on passe plus de temps qu’avant. Les dépenses de loisirs sont réalisées pour soi mais aussi pour des petits-enfants. Il ne faut pas non plus oublier le budget dévolu à leurs propres parents, qui peuvent être dépendants. Les jeunes retraités sont donc tiraillés dans leur répartition budgétaire entre des dépenses pour eux-mêmes et pour les autres générations au sein de la famille.

Plus généralement, les modes de vie s’orientent vers le plaisir, l’envie de faire des choses pour soi, la solidarité (associations, inter génération), et pour certains la redécouverte d’une passion de jeunesse.

Quel est le critère qui introduit les différences les plus significatives au sein de cette population ?

Il y a deux critères à prendre en compte par rapport à ces retraités :

  • la préparation à la retraite (réelle, matérielle, psychologique et relationnelle) qui induit les perceptions du budget retraite et l’usage qu’on en fera.
  • le rapport à un nouvel espace temps et sa gestion.

La préparation à la retraite impacte les plans financier, relationnel et psychologique. Si la retraite est préparée, il y aura plus d’ouverture au monde, plus de possibilités d’actions. L’individu va reconstruire de nouveaux repères via ses loisirs, le bénévolat, ses passions… Par ces activités, il va redimensionner son relationnel. Cette organisation inédite lui permettra de se sentir vivre dans une structure espace-temps différente de la précédente. Mais si la retraite n’est pas préparée, la perte de repère en sera que plus importante et mal vécue.
Concernant l’argent, qui percute une dimension autant réelle qu’émotionnelle, la mise à la retraite implique souvent la perception négative d’une perte, d’avoir moins d’argent qu’auparavant, ce qui est majoritairement le cas.
Quant au rapport au temps, sa maîtrise est un élément fondamental de réussite de sa retraite : choisit-on vraiment sa nouvelle vie ou la remplit-on pour ne pas tomber dans l’angoisse des temps morts ?

Vous dites « Le « consommateur », le citoyen, ne sont pas solubles dans la compréhension que nous en avons, ils échappent aux catégories. La part d’humain – créativité, intelligence, pertinence -, est à respecter par tous les acteurs ». Comment prendre en considération la part d’humain du 60 + et ne pas l’intégrer constamment dans une catégorie ?

Déjà, il faut vraiment sortir de la stigmatisation des aînés d’une part, des retraités d’autre part. Les plus de 60 ans sont souvent considérés comme une « cible marketing ». Il est important, par respect, de considérer ces personnes pour ce qu’elles sont et non pas pour ce qu’elles représentent financièrement pour les entreprises. Mais des évolutions sont en cours : des entreprises utilisent aujourd’hui une sémantique qui semble s’adresser à toutes les personnes, quel que soit leur âge, même si les services proposés s’adressent plutôt aux seniors. L’aspect mental est aussi sollicité, par exemple autour de la santé et de la beauté, qui ne sont pas que d’ordre physique.
Et puis, la vie ne s’arrête pas quand on a atteint un certain âge. Il est nécessaire de prendre en considération que bien manger, bien s’entourer, bien aimer, bien bouger etc. tout cela équivaut à la définition aujourd’hui du bien vieillir. Cela signifie de ne pas être dans la performance, mais plutôt dans le mouvement, dans une marche permanente non pas vers le bas (la perte, la déchéance, la fin de vie etc.), mais vers le haut (la bonification). Il faut inverser la vision délétère que l’on a du vieillissement, pour en apporter une autre, plus dynamique et vivante.

Vous vous intéressez aux passages / aux ruptures de vie, qu’est-ce qui se joue dans le passage à la retraite ? Y a t il des différences entre les hommes et les femmes ?

Ce passage à la retraite signifie un changement de mode de vie, de liens du couple, de repères. Les différences femmes/hommes sont principalement liées au rapport au travail qu’ils auront instauré pendant leur vie professionnelle. Nous constatons un nombre croissant de divorces autour de la soixantaine, le plus souvent à l’origine des femmes. Pendant des années de vie commune et professionnelle, le couple a instauré des habitudes. Le mari à la retraite peut chambouler les codes, empiéter sur le temps, les habitudes et les propres repères de son épouse, se mêler de ce dont il ne se mêlait pas avant, ou s’installer, pour certains, dans une inactivité dérangeante. L’image que la femme avait de son mari, impliqué dans un travail ou une création, se transforme et peut lui devenir insupportable. Certaines personnes vont faire autrement, voyager, avoir des activités ensemble, etc. D’autres vont reprendre un emploi d’appoint, reconstruire des espaces propres dans la maison. Il y a plusieurs types de relation de couple à l’entrée à la retraite.

De manière générale et jusqu’à aujourd’hui, l’arrêt du travail est plus déstructurant chez les hommes que chez les femmes. L’homme s’est bâti principalement dans son travail, la femme s’est construite à la fois dans et hors le travail, avec les enfants, parfois un travail à temps partiel. Ces manières d’agir pourront évoluer avec les générations suivantes. Soulignons également le fait que les femmes ont déjà subi, en arrivant à la soixantaine, des moments de rupture, comme la transformation du corps ou le départ des enfants du domicile familial.

Selon votre regard, quels sont les principaux enjeux soulevés par l’avancée en âge pour le monde économique ?

Il y a des opportunités pour créer des innovations plus segmentées, mais sans discrimination, pour développer plus de services à la personne, plus d’offres autour de la santé, plus d’aide aux choix et à l’aménagement de confort chez les distributeurs, plus d’accès à de nouvelles activités. Pour les banques, il pourrait y avoir plus d’offres de service tournées vers l’aide des grands parents à leurs petits-enfants.
Il ne faut pas oublier le digital. Il est faux de dire que les 60 + n’y connaissent rien, ne s’y intéressent pas, que c’est trop compliqué pour eux. On peut développer plus d’offres en matière de technologies nouvelles dont certaines marchent déjà très fort chez les 60 +. Les objets connectés, la santé connectée, sont un levier pour le monde économique, pour les assurances. Cette intermédiation est importante entre le médecin et les patients, pour des questions de suivi et de proximité. On parle beaucoup aussi la robotisation humanoïde, qui représente une grande aide : quid de ce développement pour demain ?
Dans les enjeux, il y a aussi les compétences des personnes de plus de 60 ans. Qu’est-ce qu’on fait de ces compétences acquises tout au long de la vie ? On peut les mettre à profit en accompagnant les plus jeunes, les valoriser dans du bénévolat ou dans un vrai travail post retraite, mettre en place comme dans de grandes entreprises le « reverse mentoring », l’aide intergénérationnelle autour des nouvelles technologies.
Tous ces enjeux doivent être observés et analysés, en prenant en compte les inégalités sociales et culturelles.

Quelles « bonnes questions » peut se poser le monde économique au regard de l’avancée en âge ?

On peut se poser plusieurs « bonnes questions » : comment s’inscrire dans cette avancée en âge comme entreprise innovante ? Quelle est, en tant qu’entreprise, ma propre posture face aux seniors à la fois en interne et en externe ? Quelle est ma propre image du vieillissement, ce que je peux/veux voir ou ne pas voir ? Quels sont mes tabous ? Comment trouver un système humain de reconnaissance pour utiliser les talents des seniors ? Comment ne pas les discriminer ? Comment entrer dans la charte éthique de la diversité, si tant est que les seniors soient dans la « diversité » ? Comment sensibiliser mes équipes de jeunes à cette question ?

Questions « rush »

Un mot, une expression, une citation sur les 60 + : « Il est interdit d’être vieux ! » de Rabbi Nahman de Bratslav.

Donnez une figure qui incarne le bien vieillir : Joël de Rosnay

Que vous inspire cette question – Et si l’avenir c’était la longévité ? : L’avenir c’est ce que l’on en fait au présent.

Citer une action du monde économique la plus pertinente en faveur des 60 + : La formation des 55 /62 ans pour ne pas être dépassés dans le monde économique, et valoriser les formations pour cette génération, à la fois pour qu’elle en bénéficie et qu’elle puisse en animer, grâce à leurs compétences ! Et le reverse mentoring dont je parlais. Danone, Orange, ont déjà développé des actions pertinentes dans ce domaine.

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