Interview
5 min

L’accompagnement des seniors doit se faire sur le terrain

Spécialiste de la santé, du vieillissement, et des nouvelles technologies, Jean-François Barthe est sociologue, membre associé au LISST-CERS à l’université Toulouse II et cofondateur de Scool, dédiée au développement de méthodologies innovantes en sciences humaines et sociales. Il livre son point de vue sur la place des seniors dans la société.

Quel regard portez-vous sur la place des seniors dans la société ?

Nous assistons à une explosion de la population âgée qui ne semble être traitée que tardivement. Dès lors, il est urgent que les acteurs de la silver économie agissent. Or, aujourd’hui, cette population des seniors a une configuration que l’on ne lui connaissait pas en France. Nous sommes loin du profil de « vieillard » dans lequel on la plaçait par le passé. Désormais, un senior qui prend sa retraite à 60 ans part en bien meilleure santé et souvent avec un patrimoine – des biens mobiliers et immobiliers, une assurance-vie… – lui conférant un certain pouvoir d’achat.

Les seniors représentent donc un réel potentiel économique ?

Tout à fait. Ce potentiel représente une caractéristique très forte des personnes âgées à l’heure actuelle. Il suffit de voir le nombre de seniors qui voyagent à l’étranger : leur capacité à continuer à se déplacer est essentielle pour maintenir leur autonomie. L’une des conditions du maintien au domicile de ces personnes est de pouvoir le quitter ! En Midi-Pyrénées par exemple, la retraite représente un moment de surinvestissement : activités culturelles, politiques, sportives…  La retraite, jadis souvent vécue comme une période de régression et de « déprise » est devenue une période de « sur-prise », synonyme de développement pour les retraités. Toutefois, on observe un seuil, vers 75 ans, où les seniors abandonnent progressivement ce qu’ils ont entrepris depuis la retraite, souvent parce que les premières limitations apparaissent.

Comment alors sensibiliser les citoyens et les collaborateurs à la question des seniors ?

C’est un problème complexe. Je suis moi-même confronté à titre personnel au sujet avec ma tante qui, depuis son entrée en maison de retraite, décline car elle refuse de s’alimenter. Et je ne sais pas quoi faire, ni comment le faire. L’univers professionnel n’est pas adapté pour permettre aux salariés aidants de s’occuper de leurs aînés : il faudrait repenser les horaires de travail, les amplitudes horaires, le lieu de travail, pour faciliter la prise en charge des personnes âgées par les aidants. Les situations d’exclusion émanent aussi des concepteurs. Prenez l’exemple des bâtiments et des transports dont l’accès est rarement pensé pour les personnes âgées. Au Royaume Uni, de nombreux trains sont conçus pour accueillir tous types de voyageurs, y compris les handicapés. Nous n’avons pas la culture des personnes âgées. Il faut donc amener les acteurs de la silver économie et les citoyens à une sensibilisation « humaine » des seniors. Une personne âgée est d’abord un être humain avant d’être une personne âgée.

L’éducation a-t-elle un rôle à jouer ?

L’éducation nationale doit sensibiliser et modifier les visions d’antan pour revaloriser la place de la personne âgée auprès des plus jeunes. En France, on veut faire de l’intergénérationnel mais on ne cherche pas assez à intégrer la personne âgée. À Toulouse, une association organise des représentations théâtrales mélangeant des enfants, des adolescents, des adultes et des seniors. Une bonne manière de faire de l’intergénérationnel sans étiquette. Mais il faut également aider les sociologues à sortir de leur tour d’ivoire académique. C’est en ce sens que nous avons créé Scool. Il est temps de s’ouvrir vers les influences externes, de ne pas se focaliser uniquement sur le milieu de l’action sanitaire et sociale, et surtout de se placer du point de vue des personnes âgées ! Les indicateurs réels d’appréciation de l’autonomie des seniors ne sont pas que médico-sociaux. Leur autonomie dépend essentiellement de leur entourage et de leur activité sociale.

Comment les nouvelles technologies peuvent-elles renforcer ce lien social ?

Je suis moi-même un geek affirmé. Mais malheureusement les solutions technologiques développées pour les seniors sont souvent pensées du point de vue des concepteurs et ne correspondent pas forcément à l’univers mental des personnes âgées sensées les utiliser. Il faut donc prendre le problème à l’envers : regardons d’abord comment elles résolvent leurs problèmes quotidiens pour faciliter leurs déplacements, faire leurs courses, se laver… Elles font très souvent preuve d’une grande ingéniosité. J’ai ainsi rencontré un senior qui avait eu l’idée d’entourer son levier de vitesse avec du gros scotch pour l’attraper plus facilement et ainsi palier son problème d‘arthrose. D’autres ont bricolé des marchepieds pour sortir plus facilement de leur véhicule. Nous pourrions donc aussi développer des solutions non-high tech pour les aider. Néanmoins, certaines peuvent s’avérer très utiles dès lors qu’elles ont été pensées du point de vue des seniors. Il faut donc réfléchir les nouvelles technologies à partir du terrain et non l’inverse.

Quel message souhaitez-vous adresser aux acteurs de la silver économie ?

Bien poser le problème en amont pour pouvoir le résoudre. Les mondes de l’économie et des sciences humaines doivent travailler ensemble pour bien penser et poser le problème avant de le régler. Cette bonne entente conditionne l’efficacité des solutions déployées. Ce qui nous intéresse, ce sont les objets pratiques, donc revenez au terrain.

 

 

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