Interview
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L’Institut Montaigne : pour un changement de l’image des seniors

Plateforme de réflexion sur les politiques publiques de la France depuis sa création en 2000, l’Institut Montaigne rassemble des chefs d’entreprise, des hauts fonctionnaires, des universitaires, des personnes issues de la société civile et d’horizons très divers. Il formule des propositions concrètes au service de l’efficacité de l’action publique, du renforcement de la cohésion sociale, de l’amélioration de la compétitivité et de l’assainissement des finances publiques de la France.  Entretien avec Victor Poirier, chargé d’études senior – finances publiques, questions sociales et industrielles au sein de l’Institut Montaigne.

3 ans après la publication du rapport « Faire du bien vieillir un projet de société », quel regard portez-vous sur la place des seniors aujourd’hui ?

Le constat concernant le taux d’emploi des seniors est sans appel : le taux d’activité des 60-64 ans reste très faible aujourd’hui en France, inférieur à la moyenne européenne de 10 à 12 points. En effet, seuls 28,1 % des 60-64 ans sont encore en activité contre 70,3 % des 55-59 ans selon une publication de la direction de l’Animation de la recherche, des Études et des Statistiques (décembre 2017).

Deux approches se dégagent : l’une considère le vieillissement comme un fardeau et la seconde comme une opportunité. L’Institut Montaigne encourage le monde économique à passer outre l’âge des salariés et à se concentrer sur leur motivation et leur expérience. Le monde de l’entreprise a tendance à croire que l’on ne peut plus travailler au-delà de 50 ans alors que les 50-55 ans possèdent un savoir-faire éprouvé que les plus jeunes n’ont pas. Résultat, s’ils sont en recherche d’emploi, ils n’ont quasiment aucune chance de retrouver un travail au-delà de 58 ans. En outre, cette réalité a une conséquence économique : les seniors sans emploi au-delà de 60 ans ont davantage tendance à partir à la retraite dès l’âge minimum atteint. Résultat : ils cotisent moins longtemps, touchent leur pension de retraite plus tôt, ce qui n’est pas sans impact économique sur le régime des retraites et sur leur intégration dans la société.

Quels sont les leviers de performance à activer pour maintenir les seniors dans l’emploi ?

Le premier serait de créer une prime pour les entreprises qui encourageraient le maintien des seniors au travail même s’ils ont atteint l’âge minimal de départ à la retraite. L’État pourrait inciter les entreprises par une mesure fiscale telle que la suppression des cotisations retraite. A titre de comparaison, en Suède, les entreprises qui emploient un chômeur de longue durée bénéficient d’une subvention qui diminue le coût de l’emploi.

Un autre levier possible serait de favoriser le temps partiel et de réduire le temps de travail des seniors progressivement sans pour autant diminuer leur salaire au prorata pour favoriser une transition douce. Le rapport entre le pouvoir d’achat et le lien social est avéré : les seniors qui travaillent ne souffrent pas d’isolement et cette confiance se retrouve dans la consommation.

Comment alors mobiliser les entreprises pour y parvenir ?

Nous avons constaté dans notre rapport que les entreprises étaient conscientes des enjeux démographiques mais ne se sentaient pas concernées par ces discriminations. Plusieurs dispositifs peuvent y remédier : tout d’abord, par un discours plus positif sur le savoir-faire des seniors et sur leur apport dans le monde du travail. Ensuite, par plus de coopération entre salariés seniors et jeunes à leur entrée en début de carrière. Enfin, par l’incitation fiscale qui reste un moyen direct de les encourager à solliciter davantage la génération senior au sein de leur entreprise. Il y a un enjeu économique et social très fort quant au maintien des seniors dans l’emploi.

Le bénévolat peut-il alors être une alternative pour permettre aux « jeunes » retraités de conserver une activité hors de l’entreprise ?

Le bénévolat peut apporter quelque chose de positif au senior nouvellement retraité : c’est une manière de maintenir un lien social pour ces générations. C’est aussi très complémentaire au salariat mais tout dépend des revenus : si une partie des seniors à la retraite souhaite continuer à travailler car leur pension moyenne reste assez basse, le bénévolat peut permettre à d’autres, financièrement plus à l’aise, de conserver une activité sociale.

Quel impact le bien vieillir peut-il aussi avoir sur l’entreprise ?

L’espérance de vie ne cesse d’augmenter et devrait même s’approcher, voire dépasser les 90 ans d’ici 2030 pour les femmes (selon une étude parue dans la revue médicale britannique The Lancet en 2017). Or, la plupart des personnes âgées préfèreraient continuer à vivre chez elles, et le coût d’un mois en EHPAD par rapport à un mois en service à domicile varie du simple au double. Tout tend ainsi à favoriser le maintien à domicile.

Si les personnes âgées vieillissent sans pouvoir rester autonomes, les aidants, pour la plupart des salariés et des femmes, seront alors davantage sollicités. C’est pourquoi il est essentiel pour les entreprises de se poser les bonnes questions. Quelle est ma responsabilité en tant qu’entreprise ? Quelles actions puis-je mener en termes de RSE pour anticiper cette évolution ? En quoi le pouvoir économique peut-il contribuer à ce bien vieillir ?

Pour une entreprise, inclure la problématique des seniors, et donc des aidants, dans sa politique RSE pourrait alors être un axe fort de valorisation. On pourrait ainsi envisager une participation financière de l’entreprise ou un aménagement des emplois du temps pour faciliter la tâche de leurs salariés aidants. Mais les enjeux financiers restent énormes.

Quels messages souhaitez-vous adresser au monde économique ?

Voyez les seniors, au sens large, de manière positive. Pourquoi le travail des seniors pourrait-il aider l’État ? Parce que c’est positif pour le système de retraites ! Pourquoi leur employabilité est une valeur ajoutée pour les entreprises ? Parce qu’ils possèdent une expertise très forte ! Pourquoi bien vieillir est clé pour les citoyens ? Parce que plus on est indépendant, plus on garde un lien avec la société et donc moins on représente un poids économique et familial. La proportion des seniors augmentant dans la population, mécaniquement, le nombre de seniors encore salariés s’accroît lui aussi. Ce phénomène aidera peut-être chacun à prendre conscience que les seniors occupent une part entière dans l’activité du pays.

Le milieu économique est-il le seul à pouvoir agir ?

Non, les médias eux-mêmes ne renvoient pas la valorisation des seniors. Pourtant c’est essentiel pour changer de regard et toucher le plus grand nombre. Il faut sortir du cadre des acteurs impliqués, et ce dès le plus jeune âge. Aujourd’hui, on ne voit pas les seniors dans le débat sur les retraites alors que si on encourage leur maintien dans le travail, on réduit considérablement la charge du régime des retraites. Toutefois, on ne peut pas déployer un discours positif sur les seniors en parlant uniquement du régime des retraites et en termes de chiffres car on occulte complétement l’être humain qui est derrière !

Quelles sont donc les évolutions dans les années à venir ?

La prise de conscience dans la société française a déjà eu lieu, notamment vis-à-vis de la croissance démographique. En effet, selon les projections démographiques 2013-2070 de l’INSEE, la France pourrait compter 76,5 millions d’habitants en 2070, soit 10,7 millions de plus qu’en 2013. Cette hausse de la population concernerait essentiellement les personnes de 65 ans ou plus (+ 10,4 millions).

Tous les paramètres sont connus. L’Institut Montaigne a d’ailleurs mis en ligne en 2016 un serious game permettant de visualiser l’impact des évolutions démographiques sur ce régime de retraite. Pourtant on n’observe pas de réelle évolution depuis 3 ans.  Le nombre de retraités va considérablement augmenter avec les baby-boomers. La France reste le pays de l’OCDE dans lequel les seniors ont la plus longue espérance de vie une fois retraités, soit plus de 25 ans d’inactivité professionnelle : ils passent ainsi en moyenne 5 ans de plus à la retraite que dans les autres pays développés selon le panorama de pensions 2017 publié en décembre par l’OCDE. Soit l’équivalent de 5 années de pensions supplémentaires contre 5 années de cotisations en moins. C’est pourquoi il est indispensable que les pouvoirs publics se saisissent de cet enjeu.

Pour aller plus loin, retrouvez également nos travaux sur le bien-vieillir et les retraites.

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